#98- Absentéisme : et si l’on regardait aussi le travail ?

Absentéisme : et si l’on regardait aussi le travail ?
Absentéisme : et si l’on regardait aussi le travail ?

« Le travail, c’est ce que l’on ajoute aux prescriptions pour que ça marche. » – Yves Clot

1. Introduction

L’absentéisme au travail est souvent observé à travers un taux, une durée moyenne ou un nombre de jours d’absence. Ces données sont utiles pour mesurer un phénomène, suivre son évolution et en apprécier les conséquences sur l’activité.

Mais elles ne disent pas, à elles seules, pourquoi les salariés s’absentent. Une absence peut avoir de multiples causes, professionnelles ou non, et il serait réducteur d’établir automatiquement un lien entre absentéisme et organisation du travail.

En revanche, lorsque les absences augmentent, se répètent ou se concentrent dans certains métiers, équipes ou périodes, elles peuvent devenir un point de départ pour questionner les conditions dans lesquelles le travail est réellement réalisé. L’enjeu n’est alors plus seulement de compter les absences, mais de comprendre ce que leurs variations peuvent révéler.

2. Un taux d’absentéisme ne dit pas pourquoi les salariés s’absentent

Un taux agrège des situations différentes. Deux entreprises peuvent afficher un niveau d’absentéisme comparable alors que les réalités qui se trouvent derrière les chiffres n’ont rien de commun. De la même manière, une moyenne globale peut masquer des écarts importants entre services, métiers ou périodes.

C’est pourquoi l’indicateur doit être considéré comme un signal et non comme un diagnostic. Il permet de constater une évolution, mais pas d’en déduire directement les causes.

Cette distinction est essentielle. Chercher trop rapidement une explication peut conduire à attribuer les absences aux comportements individuels, à l’âge, à l’engagement ou à des caractéristiques personnelles, alors que les données disponibles ne permettent pas nécessairement de l’affirmer.

La première étape consiste donc moins à expliquer qu’à décrire précisément le phénomène.

3. Regarder où, quand et comment les absences se produisent

Pour donner du sens aux chiffres, il faut observer leurs variations. L’absentéisme est-il réparti de manière homogène ou concentré dans certains secteurs ?

Évolue-t-il à certaines périodes ?

Observe-t-on surtout des absences courtes et répétées ou des arrêts plus longs ?

Une transformation récente du travail coïncide-t-elle avec une évolution des données ?

Ces croisements ne permettent toujours pas d’établir une causalité. Ils servent à identifier des situations qui méritent d’être investiguées.

L’analyse peut alors être complétée par d’autres informations : évolution de l’activité, accidents du travail, turnover, difficultés de recrutement, changements d’horaires, transformations des équipes, retours des managers ou échanges avec les salariés.

Le sujet n’est pas d’accéder aux motifs médicaux individuels. Il est de rechercher, dans le fonctionnement collectif et les situations de travail, des éléments susceptibles d’éclairer les variations observées.

4. Quand le travail peut contribuer à la fragilisation

Le travail n’explique pas toutes les absences. Mais certaines conditions d’activité peuvent contribuer à fragiliser les personnes ou rendre plus difficile la poursuite du travail dans la durée.

Une charge durablement élevée, des horaires contraignants, des sollicitations physiques importantes, des interruptions permanentes, des objectifs contradictoires, un manque de ressources ou de faibles marges de manœuvre peuvent progressivement peser sur les conditions de réalisation de l’activité.

Pris isolément, chacun de ces éléments ne suffit pas à expliquer une absence. C’est leur combinaison, leur intensité et leur inscription dans la durée qui doivent être examinées.

C’est pourquoi l’analyse de l’absentéisme gagne à revenir au travail réel : ce que les salariés doivent effectivement faire, les difficultés qu’ils rencontrent, les arbitrages qu’ils réalisent et les ressources dont ils disposent pour atteindre leurs objectifs.

5. Ce que les présents compensent pendant les absences

L’absentéisme ne concerne pas uniquement les personnes absentes. Il transforme aussi le travail de celles qui restent.

Lorsqu’un salarié manque, les tâches doivent être redistribuées, reportées ou supprimées. Une personne expérimentée peut reprendre une activité qu’elle n’exerce plus habituellement. Un manager peut consacrer davantage de temps à reconstruire les plannings. Des collègues peuvent accélérer leur rythme ou différer certaines missions pour maintenir le service.

Ces ajustements sont parfois indispensables. Mais lorsqu’ils deviennent fréquents, ils peuvent augmenter la charge de travail, réduire les marges de manœuvre et fragiliser à leur tour le collectif.

Un mécanisme circulaire peut alors s’installer : les absences désorganisent le travail, la désorganisation accroît les contraintes pour les présents, et ces contraintes peuvent contribuer à de nouvelles difficultés. Observer les compensations devient donc aussi important que mesurer les absences elles-mêmes.

6. Sortir de la seule gestion des absences

Face à l’absentéisme, la première nécessité est souvent opérationnelle : remplacer, modifier les plannings, répartir la charge ou assurer la continuité du service. Cette gestion est indispensable, mais elle agit principalement sur les conséquences.

Une démarche de prévention ajoute une autre question : existe-t-il, dans le travail, des facteurs sur lesquels l’organisation peut agir ?

Cela suppose de rapprocher les indicateurs des situations concrètes, de mettre les résultats en discussion avec les acteurs concernés et de tester les hypothèses avant de décider d’une action. Selon les situations, les leviers peuvent concerner la charge, les horaires, les moyens, les coopérations, les compétences, l’organisation des remplacements ou les processus de décision.

L’objectif n’est donc pas de rechercher une cause unique à l’absentéisme, mais d’identifier les marges de manœuvre dont dispose l’organisation pour améliorer les conditions de travail.

7. Faire de l’absentéisme un point de départ pour questionner le travail

Un indicateur d’absentéisme n’a de valeur que s’il permet d’ouvrir une analyse. Pris seul, il décrit une situation. Mis en perspective avec le travail réel, il peut contribuer à identifier des fragilités, des évolutions ou des déséquilibres qui resteraient autrement peu visibles.

La question utile n’est donc pas seulement : « Quel est notre taux d’absentéisme ? »

Elle devient : « Que savons-nous des situations de travail dans lesquelles ces absences apparaissent et de leurs effets sur ceux qui restent ? »

Ce changement de regard permet de sortir d’une logique exclusivement corrective. Il replace l’absentéisme dans un ensemble plus large d’indicateurs et d’observations utiles à la prévention.

Regarder aussi le travail ne signifie pas considérer l’entreprise comme responsable de chaque absence. Cela signifie accepter qu’une partie des leviers d’action peut se trouver dans l’organisation elle-même, et qu’il est préférable de les rechercher avant que les difficultés ne deviennent durables.

🎯 Pour aller plus loin, découvrez aussi nos posts

Pourquoi les signaux faibles sont souvent ignorés en entreprise ?

Analyse du travail réel : un préalable indispensable à toute démarche de prévention

Prévention primaire : le niveau souvent oublié des organisations

🔗 Ressources complémentaires

Anact – Absentéisme : donner du sens aux chiffres

INRS – Risques psychosociaux : en parler et agir

Laisser un commentaire